Rédigé comme un véritable thriller, ce livre relate pourtant la véritable histoire de Billy Milligan, un homme arrêté à la fin des années 70 pour le viol de plusieurs jeunes femmes. Hébété et incohérent, Billy se laisse emmener par la police sans protester. Devant les accusations d'enlèvement et de viol, il s'inquiète et lance terrorisé "si j'ai fait du mal à quelqu'un, je m'excuse". Confronté aux preuves retrouvées à son domicile, des cartes de crédit appartenant à ses victimes, Billy soutient qu'il ne se souvient de rien. Son comportement, tour à tour timide, agressif, apeuré, joyeux, suicidaire et apathique, déroute les policiers puis ses avocats, qui décident de mandater une expertise psychiatrique. Le diagnostic de schizophrénie tombe et impose un suivi psychologique régulier en prison. La psychologue Dorothy Turner découvre alors que son interlocuteur prétend s'appeler David, être âgé de 8 ans et demi et affirme ne pas pouvoir trop lui en dire car sinon les "autres" seront très fâchés, notamment Arthur. Dorothy insiste pour parler à Billy mais le jeune homme à l'intonation enfantine lui apprend que ce dernier dort et qu'il ne faut pas le réveiller sinon il va encore tenter de se suicider. David explique aussi qu'il est le gardien de la douleur et qu'il a pris le projecteur -comprendre la conscience- en attendant qu'un autre "habitant" prenne le relais. A l'interrogation de Dorothy quant à savoir qui sont "ces autres", David répond timidement qu'il ne les connaît pas tous...


Quand Dorothy revient le lendemain, elle s'étonne de trouver un jeune homme à l'expression totalement différente, nerveux et le regard fuyant, qui dit s'appeler Christopher, et s'exprime avec un accent anglais populaire. Selon lui, Arthur et les autres seraient très mécontents de David qui s'est permis de dévoiler leur secret. Lui-même ne peut en dire plus s'il ne veut pas, à son tour, les mettre en colère. Au fil de ses visites successives, Dorothy va ainsi rencontrer Tommy, jeune homme de 16 ans, buté et mutique, puis Arthur, homme cultivé et distingué à l'accent anglais et au regard méprisant, enfin Allen, le "négociateur", avec lequel elle va parlementer pour mettre les avocats de la défense au courant : à savoir que leur client n'est pas schizophrène mais possède plusieurs personnalités totalement distinctes. Arthur et Allen acceptent finalement que leur secret soit dévoilé mais craignent qu'on les prenne pour des fous !


A l'époque de son arrestation, l'histoire de Billy Milligan fait la une des journaux aux Etats-Unis et soulève de nombreuses controverses sur sa responsabilité quant aux actes qu'il a commis. Les experts psychiatres eux-mêmes se disputent le cas : d'un côté ceux qui restent persuadés de la simulation du jeune homme, de l'autre, les convaincus de l'existence des troubles dissociatifs de la personnalité de Billy. Celle-ci est morcelée en plusieurs autres : les "officielles" qui acceptent les règles de conduite instaurées par Arthur -l'une des personnalités dominantes- et les "indésirables", dont les tendances criminelles nuisent à toutes les autres et doivent donc être bannies. Chacune possède des aptitudes particulières comme la peinture ou les arts martiaux. Tous les occupants ne sont pas originaires des Etats-Unis, tels Christopher et Arthur, de nationalité britannique ou encore Ragen le Yougoslave. En tout 24 personnes en une seule. Avec une question fondamentale en toile de fond, si les personnalités successives, hommes, femmes et enfants ont pris tour à tour la conscience, laquelle a commis les viols ?


Et Billy Milligan dans tout ça, le vrai Billy, la personnalité originelle ? Des souvenirs des viols que lui a infligés son beau-père, le suicide de son père biologique, puis des périodes d'amnésie plus ou moins longues, l'impression d'entendre des voix qui lui ordonnent de dormir... Billy ne sait pas réellement qui il est, à plusieurs reprises il s'est "réveillé" en prison ou dans des lieux divers sans savoir comment il était arrivé là. De fait, il a tenté de se supprimer plusieurs fois, mais les autres personnalités l'en ont empêché et l'ont contraint à se rendormir.


Daniel Keyes, auteur du génial roman "Des fleurs pour Algernon" a donc passé un temps fou à recueillir le témoignage de Billy et tenter de retracer son histoire en compilant les souvenirs des uns et des autres "habitants". Présent dans la période où les psychiatres tentent de faire fusionner les personnalités, Keyes assiste aux efforts du jeune homme pour recouvrer une vie normale. De fait et je cite la première phrase de la préface : "William Stanley Milligan est le premier prévenu de l'histoire judiciaire des Etats-Unis à avoir bénéficié d'un acquittement dans une affaire criminelle parce qu'il a été jugé irresponsable de ses actes, du fait qu'il possédait une personnalité multiple". Un acquittement qui signe la validation des experts sur la réalité de ces troubles dissociatifs de la personnalité.


Conclusion : Une histoire fascinante, écrite comme un feuilleton avec ses épisodes alternant échecs et progrès. Une immersion terriblement réelle dans l'univers très dur de la psychiatrie. Ma note : 17/20.


Pour en savoir plus :

Paru aux éditions Calmann Levy / Octobre 2007 (réédition)

462 pages

L'adaptation cinématographique de l'histoire de Billy Milligan est actuellement en préparation sous la houlette de Joël Schumacher : The crowded room, sortie programmée en 2008.

Pour aller plus loin et découvrir des bribes de ce qu'est devenu Billy Milligan aujourd'hui, rendez-vous ici.