Roman hors norme s'il en est tant par son volume que son contenu, Les Bienveillantes a provoqué un buzz monumental à sa sortie. Jonathan Littell, américain parfaitement bilingue puisqu'il a passé une partie de son enfance en France, rédige son éléphantesque récit en français, ce qui lui permet d'obtenir la nationalité française en 2007, laquelle lui avait été refusée à deux reprises en 2006. Mais c'était avant sa toute nouvelle célébrité... Le Figaro qui relate cet épisode le 09 mars 2007, cite un article du code de la nationalité « sur mesure » : le « 21-21 » où l'on découvre que « la nationalité française peut être conférée par naturalisation sur proposition du ministre des Affaires étrangères à tout étranger francophone qui en fait la demande et qui contribue par son action émérite au rayonnement de la France et à la prospérité de ses relations économiques internationales ». CQFD. A sa place, je crois que je l'aurais finalement refusée cette « méritocratique » nationalité française.


Quant au roman, en quelques lignes, je l'ai trouvé aussi dur que passionnant, choquant, dense, vrai. Si je me suis imaginée un instant que la lecture de ces 1400 pages (en édition de poche) me permettrait d'enfin pouvoir comprendre l'incompréhensible, je me suis fourvoyée. Me voilà confrontée à l'histoire d'un homme, polyglotte et ambitieux mais nourri de névroses. Un morceau d'histoire raconté par un SS lettré et homosexuel, ayant miraculeusement survécu à une balle dans la tête. Le parcours d'un soldat au service d'un régime nazi qu'il cautionne mais qui paradoxalement le rend physiquement malade. Outre ce processus de somatisation qui survient au quotidien par des nausées et des diarrhées fulgurantes, le narrateur (dont l'inceste fantasmé est finalement avéré), prête ses pulsions homosexuelles à l'amour impossible qu'il éprouve pour sa jumelle et la fidélité qu'il lui a jurée. Enfin, matricide qui s'ignore, le narrateur n'a de cesse de refouler les événements qui ont trait au meurtre de sa mère.


Ainsi décrit comme névropathe, Aue incarne un personnage d'une froide lucidité. Glaçant, égoïste, aveuglé par la cause qu'il défend, il blâme les circonstances plus que lui-même. Et l'on en revient toujours aux mêmes interrogations, quid des responsabilités individuelles dans un tel contexte où il est si facile d'obéir ?


Conclusion : Roman sur la complexité abyssale de l'homme face à l'horreur, Les Bienveillantes relève également d'un travail titanesque de documentation sur le nazisme, les méthodes, le cloisonnement entre les services et les protagonistes, criants d'authenticité. Littell dans la construction de son œuvre, s'appuie sur la tragédie grecque l'Orestie d'Eschyle, dont il tire la référence principale pour son titre « les bienveillantes ». On ne ressort pas de ce roman indemne. Ma note : 18/20.


Pour en savoir plus :

Paru chez Folio / Février 2008

1390 pages

Prix Goncourt 2006 et Grand Prix du roman de l'Académie française 2006