Si on me touche, je n'existe plus par Donna WILLIAMS
Par Valérie le mercredi 4 février 2009, 12:15 - Document / Essai - Lien permanent

"«Je tombai derechef amoureuse de la vie. J'aimais le ciel. J'aimais les fenêtres et leurs vitres dans lesquelles je pouvais me dire bonjour ! Je me tirais les cheveux et, miracle, je ressentais quelque chose. Je me mordillais les bras et goûtais le sel de ma peau. C'était moi.»
On la croit folle, retardée, méchante, mais Donna Williams n'est rien de tout cela. Elle vit seulement dans son monde, un monde à part où les êtres, les choses, les émotions se heurtent, un monde dont elle cherche désespérément à sortir pour rejoindre celui des gens "normaux". Malgré ses difficultés, Donna se bat pour comprendre sa différence et l'apprivoiser. Ce combat si particulier est en même temps universel. Il est celui que chacun livre pour cet enfant qu'il porte au fond de soi et qui aspire à s'accomplir." (Note Editeur)
Petite définition. L'autisme est un trouble de type neurophysiologique du développement qui affecte de façon variable le langage, les interactions sociales, l'humeur, les émotions et le comportement (hyperactivité, défaut d'attention, écholalie, mouvements répétitifs, agressivité, repli sur soi, rituels, etc.). Bien sûr, il s'agit d'une définition concise et il faut considérer que chaque enfant autiste porte des symptômes différents à des degrés divers. Je suis tombée récemment sur le récit d'une jeune autiste, Donna Williams, qui raconte son combat pour mener une vie quasi normale malgré son handicap et l'incompréhension qu'il suscite chez les autres.
Le style à proprement parlé est limpide, bourré de métaphores et de notes d'humour. On découvre ainsi des situations burlesques comprises et vécues comme telles par celle qui les vit et les décrit. Donna se sait perturbée, mais ignore longtemps le nom de sa maladie. Elle en connait tous les symptômes, tous les facteurs déclenchants, telles que les émotions fortes ou les contacts physiques. Pour contrer ses comportements identifiés comme anormaux, elle s'est créée un univers personnel et interprète des personnages plus capables qu'elle pour gérer certaines situations. Je ne parle pas ici de dissociation de la personnalité, mais plutôt de rôles de composition. Donna crée ainsi les personnages de Willie (dérivé de son patronyme) et de Carol.
Willie incarne une carapace protectrice face au monde prévenant les agressions extérieures et notamment celles de sa mère, personnage clé dans le développement de Donna. Une mère ignoble, agressive, violente, dont Donna pense que sans elle, elle n'aurait pas appris à se battre pour atteindre l'autre côté, le monde normal. C'est le paradoxe. L'autre facette de Donna prend naissance suite à la rencontre très brève avec une fillette prénommée Carol, personnalité idéalisée car enjouée, heureuse, gaie, parfaitement intégrée. Ainsi la Donna qui donne le change et apprend toutes les ficelles de la communication prend le visage de Carol, « personnage raisonnablement acceptable socialement ». Malgré ses tentatives pour s'intégrer, Donna Williams se perçoit tour à tour comme arriérée, handicapée voire aliénée. Son hypersensibilité et son incapacité à gérer ses émotions, font que sa réalité a souvent bien du mal à entrer dans la nôtre.
Pourtant Donna a une particularité : au lieu de s'isoler et de s'installer dans un lieu défini, elle voyage constamment, ce qui lui permet de faire de nombreuses rencontres. Cette mobilité impérieuse et ces rencontres m'ont étonnées tant elles me sont apparues contraires avec une personnalité autistique. Mais mon étonnement ne s'est pas arrêté là. Quelle ne fut pas ma perplexité en lisant ce récit très romancé (trop ?), perplexité devant les tournures de phrases, le vocabulaire employé, la matière scientifique et médicale parfaitement assimilée pour décrire la souffrance intérieure de cette jeune narratrice autiste. J'ai éprouvé un doute sur l'auteur de ce témoignage, non pas à cause de l'intelligence du propos, car l'autisme touche aux fonctions cognitives de façon très inégale d'un sujet à un autre, il existe d'ailleurs des autistes surdoués. Non, mon scepticisme découle plutôt de la façon dont Donna traite de son sujet, avec un recul sur soi plus qu'époustouflant, la sagacité d'un œil analytique surprenant de la part d'une femme atteinte d'une maladie qui isole socialement.
Pour vous faire une idée, voici un court extrait : « L'être mentalement perturbé a tourné le dos à une normalité bien souvent aliénante, dont on a conditionné les gens à croire qu'elle est le meilleur objectif à atteindre. Par contre, bien des gens dits « attardés » sont plus proches de la réalité, eux qui ressentent les choses de façon plus sensuelle que les gens « normaux ». Ils ignorent les détours et les subterfuges avilissants, et réagissent de façon simple et instinctive. »
Conclusion : Témoignage génial ou imposture ? Je reste entre deux impressions. D'un côté, j'ai éprouvé un sentiment de fascination à pouvoir entrer dans l'esprit d'une jeune femme autiste et lire son récit plus qu'étonnant, porte ouverte à un espoir extraordinaire. De l'autre, je me suis sentie bernée, ressentant une certaine incrédulité face à son témoignage fait d'échanges qui manquent de spontanéité, et cette dextérité à manier un jargon médical digne d'un psychiatre. Le moins qu'on puisse dire, c'est que cet ouvrage ne m'a pas laissée indifférente. Ma note : 15/20.
Pour en savoir plus :
Paru chez J'ai Lu / Avril 2008
311 pages
Le site de Donna Williams
Commentaires
yep, je l'ai feuilleté dans une librairie et je m'étonnais du nombre croissant de témoiganges de ce genre, coming out un peu particuliers...
Pour ceux qui en douteraient encore (mais c'est en anglais).
La chose qu'il faut savoir est que Donna williams, a accédé à un succès jalousé.
En substance, elle est a bien été diagnostiquée autiste par un professeur reconnu dans sa profession. Ce livre fait partie de la bibilio de base des élèves en master d' orthophonie, notamment.
http://blog.donnawilliams.net/2009/...
Minuille, merci pour ce complément d'informations !
L'isolement n'empeche pas l'hypersensibilité. On peut ressentir des choses à distance, comme si on entrait dans la matière. Et en plus la distance nous rassure. Mais à proximité, on peut ne rien voir.. Notre naïveté nous rend vulnérables et nous ne savons pas nous défendre, ou très mal, et quand on a été maltraitéE de nombreuses fois on peut finir par se retirer du monde. Dans le monde, très rares sont les personnes qui peuvent vraiment nous approcher, parce que l'on met une distance c'est instinctif. Paradoxalement,
Le fait d'être diagnostiquéE tardivement fait que l'on est plongé d' office dans le monde (surtout professionnel), et que l'on a développé cette capacité à nous fondre (surtout les femmes), on peut avoir l'air très à l'aise, et on peut même l'être au premier abord, surtout si nous sommes accompagnéEs, mais nous maintenons quand même cette distance. On peut aborder quelqu'un dans la rue ou parler face à un groupe, mais c'est dur de nous approcher trop. Toutefois notre comportement et notre vulnérabilité fera que nous allons attirer tout un tas de gens qui abusent de nous. C'est ce qui va renforcer notre mise à distance. Tout ça est progressif.
On est d' abord les bizarres, souvent maltraitéEs à l'école, mais nos comportements atypiques et intérêts particuliers (et maitrise totale du sujet) peuvent attirer certaines personnes. Nos capacités ainsi que notre naïveté (on ne peut pas croire que des autres soient si méchants, et qu'ils trahissent), et notre vulnérabilité (en situation de stress) peuvent aussi attirer des profiteurs. Alors au fil du temps et à force de coups durs on est de plus en plus sensibles et un jour tout peut s'effondrer. On développe des phobies.. On s'abime..
Même au milieu des autres on peut être seulE. Il y a une vitre entre le monde et nous, plus ou moins épaisse. Quelquefois il y a des gens profondément humains qui savent nous approcher, parce qu'ils ne nous brusquent pas et nous acceptent, et ne nous trahissent pas. Ce sont des miracles.
Dans l'écriture, on peut s'exprimer mieux, de manière très précise, analytique et introspective. Parce que quand on écrit (ou même discute sur la toile), on se sent plus en sécurité. Et comme tout le monde, on a besoin de communiquer.
Le doute sur une imposture me désole .. Des tas de gens sont incapables d' accueillir tout simplement la parole des autres.