Le quai de Ouistreham par Florence AUBENAS
Par Valérie le mercredi 17 novembre 2010, 15:45 - Document / Essai - Lien permanent

"La crise. On ne parlait que de ça, mais sans savoir réellement qu'en dire, ni comment en prendre la mesure. Tout donnait l'impression d'un monde en train de s'écrouler. Et pourtant, autour de nous, les choses semblaient toujours à leur place. J'ai décidé de partir dans une ville française où je n'ai aucune attache, pour chercher anonymement du travail. J'ai loué une chambre meublée. Je ne suis revenue chez moi que deux fois, en coup de vent : j'avais trop à faire là-bas. J'ai conservé mon identité, mon nom, mes papiers, et je me suis inscrite au chômage avec un baccalauréat pour seul bagage. Je suis devenue blonde. Je n'ai plus quitté mes lunettes. Je n'ai touché aucune allocation. Il était convenu que je m'arrêterais le jour où ma recherche aboutirait, c'est-à-dire celui où je décrocherais un CDI. Ce livre raconte ma quête, qui a duré presque six mois, de février à juillet 2009. J'ai gardé ma chambre meublée. J'y suis retournée cet hiver écrire ce livre. " Florence Aubenas
Ma première impression en lisant cet essai fut l'incrédulité : comment Florence Aubenas -en gardant son nom- peut-elle se faire oublier et jouer les anonymes qui cherche du boulot ? Son enlèvement en Irak en 2005 a été tellement médiatisé (à raison), que cela me paraît peu vraisemblable. Elle évoque le problème dans les toutes premières pages et selon elle, seule une employée d'une agence d'interim n'a pas été dupe et l'a reconnue. Pour les autres, une coiffure différente, des lunettes et une histoire toute faite a suffi à lui créer une nouvelle identité : la Florence Aubenas qui cherche du boulot sans avoir la moindre expérience, sans qualification, sans voiture, mais avec une volonté à toutes épreuves. Admettons.
La seconde chose qui m'a interpellée, c'est que la démarche n'est pas en soi d'une grande originalité. D'autres s'y sont collés bien avant et avec succès. Je pense notamment à Donald Roy, et son étude sociologique sur les effets du « freinage » dans le milieu ouvrier ou encore à Günter Wallraff qui s'est infiltré dans une entreprise en se faisant passer pour un immigré turc. Ici exit l'analyse de fonds, la réflexion, le bilan de l'expérience. On reste sur du témoignage pur, un récit sur le quotidien précaire de chômeurs qui tentent de trouver du boulot et qui fourmille d'anecdotes oscillant entre misérabilisme et rêves grandioses de réussite.
C'est là que le bât blesse. Car si le seul témoignage permet de donner un éclairage de la « crise » telle qu'elle est vécue par les plus pauvres, il reste un simple éclairage et la démarche me paraît un peu simpliste. On croise des gens en recherche d'emploi, prêts à tous les sacrifices pour grignoter quelques heures de travail sous payées, on rencontre des employés de Pôle emploi enferrés dans leur inertie administrative et leurs quotas de statistiques, on découvre des chefs d'entreprise qui profitent du système en proposant des forfaits d'heures impossibles à tenir dans les faits. Le constat est là, mais je ne vois pas ce qui a changé depuis 15, 20 ou 30 ans. Je ne vois pas le rapport avec la « crise », car ce mot signifie bien quelque chose, un changement, une situation nouvelle, une évolution, un avant et un après ? J'aurais aimé y voir les stigmates de ce changement sur le terrain, peut-être par les chiffres : la différence de pourcentage de travailleurs pauvres. Le coût du logement, de la nourriture, des enfants. Ici, on entend untel demander à un autre où il peut acheter un rôti pas cher. Qu'est ce que ça nous apprend ?
Entre les démarches pour s'inscrire comme demandeur d'emploi, les prestations à l'autre bout de la ville pour apprendre à rédiger un CV, même creux, la multiplication des candidatures infructueuses, l'apprentissage des méthodes dans les métiers de la propreté, l'accumulation des heures de ménage très tôt le matin et tard le soir, la fatigue, le manque d'argent pour faire face aux dépenses du quotidien, les patrons qui vous utilisent, ceux qui vous insultent, ceux qui vous convoquent dans la demi heure qui suit : on peut imaginer que Florence Aubenas en a ras la casquette, qu'elle a des doutes sur sa démarche, qu'elle se révolte, qu'elle est déprimée. Rien de tout cela, ça glisse sur elle, toute émotion est oblitérée. Pourtant, ces réactions « humaines » m'auraient paru importantes, c'est un pan entier du livre qui fait défaut.
Conclusion : Quand on voit l'émergence d'émissions où les journalistes pénètrent le quotidien d'une population donnée (les infiltrés, en immersion) on se demande quelle est la valeur ajoutée de cet énième témoignage. Une seconde partie sous forme d'analyse aurait permis d'approfondir, d'expliquer, de rassurer peut-être aussi car le tableau dépeint est très noir en définitive (on ne parle pas des autres possibilités que celles du ménage, on n'évoque pas l'existence des aides pour les plus démunis, ni celle des associations qui se multiplient pour pallier le manque de logement, ou pour aider ceux qui n'ont pas de quoi se nourrir). Ce récit est une photographie de la société prise par F. Aubenas. Il y manque la légende. Ma note : 11/20.
Pour en savoir plus :
Paru chez Editions de l'Olivier / Février 2010
270 pages
Commentaires
C'est visiblement un travail de "reporter" dans le sens où l'information est mise à disposition du public et il est dommage que l'auteure n'ait pas profité du fait qu'elle écrivait un livre - format plus souvent propice aux analyses qu'un journal télévisé ou un quotidien - pour agrémenter son expérience par une réflexion de sociologues, philosophes, psychologues du travail et d'autres professionnels qui auraient apporté une perspective intéressante.