Avec une écriture agréable et espiègle, François Gibault nous propose 18 récits courts, dans divers registres. Un composite de genres qui vire un tantinet au disparate et suscite une certaine perplexité : où l’auteur a-t-il voulu nous emmener ? Quel est le fil rouge entretenu par toutes ces histoires ? FG situe lui-même ses personnages comme « des gens très ordinaires(…) qui se débattent comme ils peuvent, anges et démons, tiraillés entre leur désirs secrets et les conventions, les principes et les exceptions, le fond et les apparences, le mensonge et la vérité, la vérité qui n’existe pas ». Une vision assez lucide du névrosisme ordinaire de chaque individu, mâtiné de peur, de désillusion et de rejet de soi.


La première nouvelle, intitulée Le chemin de Golgotha, en est le fer de lance. Albert Mauge, jeune homme misanthrope et solitaire, inaugure la réforme tant décriée du mariage avec soi-même. Une idylle parfaite qui suscite de la jalousie chez les vrais couples, lesquels ne s’entendent pas aussi bien avec leur moitié. Ce parfait amour va pourtant tourner au vinaigre : disputes, silences, incompréhension mutuelle, jusqu’au divorce. Un récit qui illustre l’évolution intrinsèque de chaque individu, leur difficulté à accepter la réalité de l’autre, et encore plus à s’accepter soi-même… délicieusement surréaliste. Une référence, il me semble, à la nouvelle de Paul Valéry La soirée avec Monsieur Teste dont voici un court extrait qui illustre bien ce propos sur la cohabitation avec soi : «Je me suis rarement perdu de vue ; je me suis détesté, je me suis adoré ; puis, nous avons vieilli ensemble.»


Parmi les autres nouvelles drôles, singulières et originales, j’ai particulièrement apprécié Fors l’honneur, qui fait la part belle à la gastronomie française et la met dans tous ses états. Imaginez une dame pincée qui vit dans un 3 pièces d’un beau quartier de Paris, meublé bourgeoisement mais occupé par toute une ménagerie : lapins, poules, canards, le balcon également envahi par un potager d’aromates et par une ruche. Dans la cuisine, on peut voir pendues de son plafond les pièces de charcuteries en train de sécher, et les étagères crouler sous les bocaux divers : pâtés, confitures, foies gras, etc. Véritable laboratoire expérimental, ce lieu étrange appartient à Blanchette Legentil, sorte de génie créatif de l’association culinaire, de l’apprêt qui sublime, de la composition qui bouleverse, de l’entremet qui éblouit. Mais si le tout Paris se bouscule pour goûter à l’une de ses incroyables créations, la venue d’un invité rustre et sans palais, va mettre à mal l’estime de soi de la maîtresse de cérémonie et créer en elle une blessure narcissique aux conséquences des plus dramatiques. Savoureux.


Quelques récits en fin de recueil m’ont paru moins aboutis que les premiers, peut-être leur manque-t-il cette petite étincelle d’originalité et d’anticonformisme qui m’a plu justement dans la première partie. Néanmoins, malgré cette inégalité des textes proposés, le recueil reste globalement de bonne facture, bien écrit, avec un style enlevé.


Conclusion : Petites tragédies du quotidien racontées sur un ton décalé, dans une quête de l’absurde. Un regard acerbe sur les rapports entre les individus, qui mêle anticonformisme, inventivité, imagination, surréalisme, et un goût certain pour l’hétéroclite. Ma note globale 14/20 (de 12 à 17/20)


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Paru chez L’Editeur / Août 2011

206 pages