A quelques jours de la sortie du film intitulé La vie d’une autre réalisé par la talentueuse Sylvie Testud, je viens de terminer la lecture du roman éponyme dont il s’inspire. On y rencontre Marie, une jeune femme de 25 ans qui vient de passer une nuit torride avec Pablo, jeune et bel homme d’origine russo-argentine. Le lendemain de la fête, Marie se réveille 12 ans plus tard, mariée avec le galant de la veille et mère de 3 enfants. Au-delà de l’aspect extravagant de cette mise en bouche qui serait beaucoup pour me plaire, le plat de résistance quant à lui, s’avère hélas plat et sans saveur.


Le personnage de Marie manque de réalisme pour ne pas dire de réalité, tant son comportement calme et distant au regard de la situation apparaît faux. Pourquoi ce parti pris de l’auteur de faire de cette femme amnésique une icône glacée, presque robotisée, sans lui donner des réactions de peur, de panique, de questionnement, de colère ? C’est d’autant plus surprenant qu’au fur et à mesure de son évolution dans sa nouvelle vie, elle montre des traits de personnalité opposés à ceux qui sont les siens habituellement. Cette femme vivante, curieuse et déterminée peut-elle véritablement s’incarner dans cette autre, candide et soumise, prête à tout accepter pour sauver une union de quelques semaines ? On peut comprendre qu’une personne oublie un pan de son existence, mais difficilement qu’elle s’oublie elle-même, jusque dans les fondements de sa personnalité…


Intriguée par son « arrivée » 12 ans plus tard, pas plus inquiète que cela d’avoir perdu 12 années (elle n’a pas beaucoup tiqué en voyant son reflet, s’est juste trouvée amaigrie : quelle chance après 3 grossesses… rien non plus sur sa coupe de cheveux, a-t-elle gardé la même entre 1988 et 2000 ?), elle s’interroge sur sa relation avec Pablo. Bien évidemment, si dans la réalité de ses souvenirs, elle ne connaît Pablo que depuis 24 h, elle fait confiance à la Marie du temps présent qui a vécu mariage et triple naissance, et enfile naturellement le costume de la mère attentive et dévouée ainsi que de l’épouse souriante… Ce postulat très convenable de la femme qui ne veut pas faire de vagues, s’intégrant tant bien que mal dans un quotidien pesant et millimétré lui permet, tout en oblitérant son ressenti, d’investiguer discrètement sur ce qu’a été sa vie. Mais pourquoi jouer ce rôle et garder son amnésie secrète ? Comment passer de femme célibataire et frivole à mère ayant la responsabilité de 3 enfants ? Pourquoi rester en couple avec un homme qu'on ne connaît que depuis la veille ? Hélas, tant de questions sans réponses satisfaisantes renforcent ce sentiment d'un roman qui sonne creux.


Le personnage de Pablo suit le même protocole, doux, amoureux, attentionné avec Marie d’aujourd’hui, est révélé comme un tout autre personnage sur l’ère précédente : cachottier, agressif, prétentieux. Ce jeu de dupes des personnalités « avant après », manque là encore de crédibilité. Dommage, car ce sujet traité avec plus de justesse et moins de bavardage introspectif aurait pu déboucher sur un vrai questionnement sur le temps qui passe, les choix que l’on fait, les décisions que l’on prend. L’amnésie ici décrite sous l’angle de la renaissance de soi et du couple, permet dans ce texte d’effacer les traumatismes et de faire table rase des blessures infligées, théorie guère vraisemblable qui relève plus du fantasme qu’autre chose.


Conclusion : Malgré une idée de départ intéressante, je reste franchement mitigée par ce roman, dont l’histoire tourne en rond, desservie par un style plat et répétitif et une héroïne désincarnée, n’offrant au final que peu d’émotions. Je pense néanmoins aller voir le film de Sylvie Testud par curiosité pour son regard sur cette histoire et l’interprétation de Juliette Binoche dans le rôle de Marie. Ma note : 10/20.


Pour en savoir plus :

Paru chez Babel / Janvier 2010

341 pages

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